(Géographie ancienne) ville de l'Afrique propre. Elle est nommée , Ityca par les Grecs, quoique pourtant Dion Cassius, l. XLI. écrive , Utica, à la manière des Latins. Selon Pomponius Méla, Velléïus Paterculus, Justin et Etienne le géographe, c'était une colonie des Tyriens. Elle fut bâtie 184 ans après la prise de Troie. C'est aujourd'hui Biserte, dans le royaume de Tunis, avec un grand port dans un petit golfe sur la côte de Barbarie, à l'opposite de l'île de Sardaigne. Les Romains en firent un entrepôt pour y établir un commerce réglé avec les Africains. Par sa grandeur et par sa dignité, dit Strabon, l. XVII. elle ne cédait qu'à Carthage ; et après la ruine de celle-ci, elle devint la capitale de la province. Il ajoute qu'elle était située sur le même golfe que Carthage, près d'un des promontoires qui formaient ce golfe, dont celui qui était voisin d'Utique s'appelait Apollonium, et l'autre Hermea.
Ses habitants sont appelés , par Polybe, l. I. c. lxxiij. par Dion Cassius, l. XLIX. p. 401. et Uticenses par César, Bel. civ. l. II. c. xxxvj. Auguste leur donna le droit de citoyens romains : Uticenses cives romanos fecit, dit Dion Cassius, ce qui fait qu'on lit dans Pline, l. V. c. iv. Utica civium Romanorum.
On voit deux médailles de Tibere frappées dans cette ville. Sur l'une on lit : Mun. Julii. Uticen. D. D. P. c'est-à-dire, selon l'explication du P. Hardouin, Municipii Julii Uticensis Decuriones posuere. L'autre médaille porte : Immunis Uticen. D. D. ce que le même père explique de la sorte : Immunis Uticensis (civitas) Decurionum Decreto. Dans la table de Peutinger, cette ville est appelée Utica colonia.
Elle est à jamais célèbre par la mort de Caton, à qui l'on donna par cette raison le nom d'Utique. C'est dans ce lieu barbare que la liberté se retira, quittant Rome humiliée, et fuyant César coupable. Caton, pour la suivre à-travers les déserts de Numidie, dédaigna les belles plaines de la Campanie, et tous les délices que verse l'Ausonie. Il fallut bien, après sa mort, que cette fière liberté pliât un genou servîle devant ses tyrants, et qu'elle se soumit à accepter les grâces humiliantes qu'ils voulurent lui accorder. Brutus ouvrit, pour ainsi dire, l'âge de la liberté romaine en chassant les rais, et Caton le ferma 473 ans après, en se donnant la mort, nobîle lethum, pour ne pas survivre à cette même liberté qu'il voyait sur le point d'expirer.
Ce grand homme mourut en tenant d'une main le livre de Platon de l'immortalité de l'âme, et de l'autre s'appuyant sur son épée : me voilà, dit-il, doublement armé !
The soul secur'd in her existence smiles
At the drawn dagger, anddefies its point.
Let guilt or fear
Disturb man's rest, Cato knows neither of' em,
Indiffèrent in his choice to sleep, or die.
Il fallait bien alors que Caton eut un rang distingué dans les champs Elisées ; aussi Virgile nous assure que c'est là qu'il règne et qu'il donne des lois.
His dantem jura Catonem.
Tous les autres auteurs ont, à-l'envi, jeté des fleurs sur le tombeau ; mais voici l'éloge magnifique que fait de ce romain Velléïus Paterculus lui-même, qui écrivait sous le règne d'Auguste.
" Caton, dit cet historien, était le portrait de la vertu même, et d'un caractère plus approchant du dieu que de l'homme. En faisant le bien, il n'eut jamais en vue la gloire de le faire. Il le faisait, parce qu'il était incapable d'agir autrement. Il ne trouva jamais rien de raisonnable qui ne fût juste. Exempt de tous les défauts attachés à notre condition, il fut toujours au-dessus de la fortune ".
Ses ennemis jaloux ne purent jamais lui reprocher d'autre faiblesse, que celle de se laisser quelquefois surprendre par le vin en soupant chez ses amis. Un jour que cet accident lui était arrivé, il rencontra dans les rues de Rome ces gens que différents devoirs réveillent de bon matin, et qui furent curieux de le connaître. On eut dit, rapporte César, que c'était Caton qui venait de les prendre sur le fait, et non pas ceux qui venaient d'y prendre Caton. Quelle plus haute idée peut-on donner de l'autorité que ce grand personnage avait acquise, que de le représenter si respectable tout enseveli qu'il était dans le vin ? Nous ne sommes pas arrivés, écrit Pline à un de ses amis, à ce degré de réputation, où la médisance dans la bouche même de nos ennemis soit notre éloge.
Caton, dans les commencements, n'aimait pas à tenir table longtemps ; mais dans la suite, il se le permit davantage, pour se distraire des grandes affaires qui l'empêchaient souvent pendant des semaines entières de converser à souper avec ses amis, en sorte qu'insensiblement il s'y livrait assez volontiers. C'est là-dessus qu'un certain Memmius s'étant avisé de dire dans une compagnie que Caton ivrognait toute la nuit, Cicéron lui répliqua plaisamment : " Mais tu ne dis pas qu'il joue aux dés tout le jour ".
Aussi jamais les débauches rares de Caton ne purent faire aucun tort à sa gloire. L'histoire nous apprend qu'un avocat plaidant devant un préteur de Rome, ne produisait qu'un seul témoin dans un cas où la loi en exigeait deux ; et comme cet avocat insistait sur l'intégrité de son témoin, le préteur lui répondit avec vivacité : " Que là où la loi exigeait deux témoins, il ne se bornerait pas à un seul, quand ce serait Caton lui-même ". Ce propos montre bien qu'elle était la réputation de ce grand homme au milieu de ses contemporains. Il l'avait déjà acquise cette réputation parmi ses camarades dès l'âge de 15 ans. A la célébration des jeux troïens, ils allèrent trouver Sylla, lui demandèrent Caton pour capitaine, et qu'autrement ils ne couraient point sans lui.
Quoique, par la loi de Pompée, on put recuser cinq de ses juges, c'était un opprobre d'oser recuser Caton. En un mot, sa passion pour la justice et la vertu était si respectée, qu'elle fit pendant sa vie et après sa mort, le proverbe du peuple, du sénat et de l'armée.
All what Plato thought, godlike Cato was.
Sa vie dans Plutarque élève notre âme, la fortifie, nous remplit d'admiration pour ce grand personnage, qui puisa dans l'école d'Antipater les principes du Stoïcisme. Il endurcit son corps à la fatigue, et forma sa conduite sur le modèle du sage.
Il cultiva l'éloquence nécessaire dans une république à un homme d'état ; et quoique l'éloquence suive d'ordinaire les mœurs et le tempérament, la sienne, pleine de force et de briéveté, était entremêlée de fleurs et de grâces. Cependant le ton de sa politique était l'austérité et la sévérité ; mais sa vertu se trouvant beaucoup disproportionnée à son siècle corrompu, éprouva toutes les contradictions qu'un temps dépravé peut produire, et je crois qu'une vertu moins roide aurait mieux réussi.
Après avoir été déposé de sa charge de tribun, et Ve un Vatinius emporter sur lui la préture, il essuya le triste refus du consulat qu'il sollicitait. Il est vrai que, par la magnanimité avec laquelle il soutint cette disgrace, il fit voir que la vertu est indépendante des suffrages des hommes, et que rien n'en peut ternir l'éclat.
Dans la commission qu'il eut, malgré lui, d'aller chasser de l'île de Cypre le roi Ptolomée, son éloquence seule ramena les bannis dans Bysance, et rétablit la concorde dans cette ville divisée. Ensuite, dans la vente des richesses immenses qui furent trouvées dans cette ile, il donna l'exemple du désintéressement le plus parfait, ne souffrant pas que la faveur enrichit aucun de ses amis aux dépens de la justice. A son retour, le sénat lui décerna de grands honneurs ; mais il les refusa, et demanda pour seule grâce la liberté de l'intendant du roi Ptolomée, qui l'avait servi très-utilement.
Il brilla dans toutes ses actions d'homme d'état. Il brigua le tribunat uniquement pour s'opposer à Metellus, homme dangereux au bien public, et en même temps il empêcha le sénat de déposer le même Metellus, jugeant que cette déposition ne manquerait pas de porter Pompée aux dernières extrémités ; mais il refusa l'alliance de Pompée, par la raison qu'un bon citoyen ne doit jamais recevoir dans sa famille un ambitieux, qui ne recherche son alliance que pour abuser de l'autorité contre sa patrie.
Il rendit dans sa questure trois services importants à l'état ; l'un de rompre le cours des malversations ruineuses ; le second, de faire rendre gorge aux satellites de Sylla, et dé les faire punir de mort comme assassins ; le troisième, aussi considérable que les deux premiers, fut d'empêcher les gratifications peu méritées. Il n'y a pas de plus grand désordre dans un état, dit Plutarque à ce sujet, que de rendre les finances la proie de la faveur, au-lieu d'en faire la récompense des services. Il arrive de-là deux choses également pernicieuses ; l'état s'épuise en donnant sans recevoir, et le mérite négligé se rebute, dépérit, et s'éteint enfin faute de nourriture.
Caton étendit ses soins jusque sur la fortune des particuliers, en modérant les dépenses exorbitantes introduites par le luxe d'émulation dans les jeux que les édiles donnaient au peuple. Il y rétablit la simplicité des Grecs, convaincu qu'il était nuisible de faire d'un divertissement public, la ruine entière des familles.
Lorsqu'il n'était encore que tribun des soldats, il profita d'un congé, non pour vaquer à ses affaires, suivant la coutume, mais pour se rendre en Asie, et en emmener avec lui à Rome le célèbre philosophe Athénodore, qui avait résisté aux propositions les plus avantageuses que les généraux et des rois même lui avaient faites, pour l'attirer auprès d'eux. Caton, plus heureux, enrichit sa patrie d'un homme sage dont elle avait besoin, et il eut tant de joie de ce succès, qu'il le regarda comme un explait plus utîle que ceux de Lucullus et de Pompée.
Les intérêts de Rome acquéraient de la force entre ses mains. C'est ainsi qu'il soutint avec éclat la majesté de la république dans l'audience que Juba lui donna en Afrique. Ce prince avait fait placer son siege entre Caton et Scipion : Caton prit lui-même son fauteuil, et le plaça à côté de celui de Scipion qu'il mit au milieu, déférant tout l'honneur au proconsul, quoique son ennemi. C'est une action pleine de grandeur ; car on ignorait alors nos petits arts de politesse.
Le désintéressement est une qualité essentielle dans un citoyen, et surtout dans un homme d'état. De ce côté-là Caton est un homme admirable. Il vendit une succession de cent cinquante mille écus, pour en prêter l'argent à ses amis sans intérêt ; il renvoya une grosse somme de Menillus, les riches présents du roi Dejotarus, et les sept cent talents (sept cent cinquante mille écus) dont Harpalus l'avait gratifié.
L'humanité est le fondement de toutes les autres vertus. Caton, sévère dans les assemblées du peuple et dans le sénat, lorsqu'il s'agissait du bien public, s'est montré dans toutes les autres occasions l'homme du monde le plus humain. C'est par un effet de cette humanité qu'il abandonna la Sicile, pour ne pas l'exposer à son entière ruine en la rendant le théâtre de la guerre ; il fit ordonner par Pompée qu'on ne saccagerait aucune ville de l'obéissance des Romains, et qu'on ne tuerait aucun Romain hors de la bataille. Scipion, pour faire plaisir au roi Juba, voulait raser la ville d'Utique, et exterminer les habitants, Caton s'opposa vivement à cette cruauté, et l'empêcha.
Pendant son séjour à Utique, Marcus Octavius vint à son secours avec deux légions, et s'étant campé assez près de la ville, il envoya d'abord à Caton un officier pour régler avec lui le commandement qu'ils devaient avoir l'un et l'autre. Caton ne répondit presque autre chose à cet officier, sinon qu'il n'aurait sur cet article aucune dispute avec son maître ; mais se tournant vers ses amis : " Nous étonnons-nous, leur dit-il, que nos affaires aillent si mal, lorsque nous voyons cette malheureuse ambition de commander régner parmi nous jusque dans les bras de la mort " ?
La veille qu'il trancha le fil de ses jours, il soupa avec ses amis particuliers et les principaux d'Utique. Après le souper, l'on proposa des questions de la plus profonde philosophie, et il soutint fortement que l'homme de bien est le seul libre, et que tous les méchants sont esclaves. Ensuite il congédia la compagnie, donna ses ordres aux capitaines des corps de garde, embrassa son fils et tous ses amis avec mille caresses, se retira dans sa chambre, lut son dialogue de Platon, dormit ensuite d'un profond sommeil.
Il se réveilla vers le minuit, et envoya un de ses domestiques au port, pour savoir si tout le monde s'était embarqué. Peu de temps après, il reçut la nouvelle que tout le monde avait fait voile, mais que la mer était agitée d'une violente tempête. A ce rapport, Caton se prit à soupirer, dit à Butas de se retirer, et de fermer la porte après lui. Butas ne fut pas plutôt sorti, que ce grand homme tira son épée et se tua.
Cette nouvelle s'étant répandue, tout le peuple d'Utique arriva dans sa maison en pleurant leur bienfaiteur et leur père ; c'étaient les noms qu'ils lui donnaient dans le temps même qu'ils avaient des nouvelles que César était à leurs portes. Ils firent à Caton les funérailles les plus honorables que la triste conjoncture leur permit, et l'enterrèrent sur le rivage de la mer, où, du temps de Plutarque, l'on voyait encore sur son tombeau sa statue qui tenait une épée.
Si le grand Caton s'était réservé pour la république lorsqu'il en désespéra, il l'aurait relevée sans doute après la mort de César, non pour en avoir la gloire, mais pour elle-même et pour le seul bien de l'état. (D.J.)
