(Géographie ancienne) ville d'Italie dans le Latium, au nord de la ville d'Albe, à douze lieues de Rome, bâtie au haut d'une colline fort élevée par Télégone fils d'Ulysse et de Circé, dit Silius Italicus. Sa situation sur une colline lui a fait donner par Horace le surnom de supernum :
Superni villa candents Tusculi.
Strabon et Plutarque font le nom de cette ville de deux syllabes, et écrivent ; Ptolémée écrit , et tous les Latins Tusculum ; c'était un municipe auquel Cicéron donne l'épithète de clarissimum.
Marcus Porcius, l'un des plus grands hommes de l'antiquité, naquit l'an de Rome 519 à Tusculum. Il commença à porter les armes à l'âge de 17 ans, et il fit paraitre non - seulement beaucoup de courage, mais le mépris des voluptés, et même de ce qu'on nomme les commodités de la vie. Il était d'une sobriété extraordinaire, et il n'y avait point d'exercice corporel qu'il regardât au-dessous de lui. Au retour de ses campagnes, il s'occupait quelquefois à labourer ses terres, équipé comme ses esclaves, se mettant à table avec eux, mangeant du même pain, et buvant du même vin qu'il leur donnait. Mais en même temps il ne négligeait pas la culture de l'esprit, et surtout l'art de la parole. Il vint à Rome, fut choisi tribun militaire par les suffrages du peuple, ensuite on le fit questeur, et de degré en degré il parvint au consulat et à la censure.
Sa sagesse lui fit donner le surnom de Caton, qui passa à ses descendants. Pour le distinguer des autres du même nom, on l'appelle tantôt priscus, l'ancien, parce qu'il fut le chef de la famille Porcia, et tantôt censorius, censeur, à cause qu'il exerça la censure avec une grande réputation de vertu et de sévérité : Horace l'appelle intonsus, parce que les anciens Romains ne se faisaient couper ni les cheveux, ni la barbe avant l'an de Rome 454, comme il parait par les médailles consulaires qui précèdent ce temps-là.
De ses deux femmes, Licinie et Salonie, il eut deux fils qui firent les branches des Liciniens et des Saloniens. Caton d'Utique était de la seconde branche, et l'arriere-petit-fils de Caton le censeur. Ce censeur n'avait qu'un petit héritage dans le pays des Sabins ; mais dans ce temps-là, dit Valere Maxime, chacun se hâtait d'augmenter le bien de sa patrie et non pas le sien, et on aimait mieux être pauvre dans un empire riche, que d'être riche dans un empire pauvre.
Il harangua très-souvent, et il inséra dans son histoire romaine quelques-unes de ses harangues. Cette histoire, son ouvrage sur l'art militaire, et celui qu'il fit sur la Rhétorique ne nous sont point parvenus, mais ses livres d'agriculture se sont conservés. Au reste, il fut tout ensemble et grand orateur et profond jurisconsulte, deux qualités qui ne vont guère de compagnie. Cicéron dit de ce grand homme, l. III. de oratore : Nihil in hâc civitate, temporibus illis sciri discive potuit, quod ille non tum investigarit, et scierit, tum etiam conscripserit. On se formerait de lui une fausse idée si l'on prétendait que l'austérité seule se faisait sentir dans ses harangues et dans ses conversations ; il savait y mêler les agréments et le badinage, mais il était bien-aise que l'on parlât souvent dans les entretiens ordinaires du mérite des hommes illustres.
Il fut accusé plusieurs fois en justice, et se défendit toujours avec une extrême force. " Comme il travaillait bien les autres, dit Plutarque, s'il donnait la moindre prise du monde sur lui, il était incontinent mis en justice par ses malveillants, de manière qu'il fut accusé 44 fais, à la dernière desquelles il était âgé d'environ quatre-vingt ans ; et ce fut là où il dit une parole qui depuis a été bien recueillie " : qu'il était mal aisé de rendre compte de sa vie devant des hommes d'un autre siècle que de celui auquel on avait vécu. Cependant il fut toujours absous, comme Pline nous l'apprend, liv. VII. ch. xxvij. Itaque sit proprium Catonis quater et quadragies causam dixisse, nec quemquam saepius postulatum, et semper absolutum.
Il vécut 85 ans, et conserva jusqu'à la fin de sa vie une grande force de corps et d'esprit. Son tempérament robuste fit qu'il eut besoin de femme dans sa vieillesse ; et parce que son concubinage avec une jeune fille ne put demeurer caché autant qu'il voulait, il se remaria et épousa la fille de Salonius, qui avait autrefois été son greffier ; il faut lire cette anecdote dans Plutarque. Il fut bon mari et bon père, et aussi exact à entretenir la discipline dans sa maison, qu'à réformer les désordres de la ville.
" Pendant qu'il était préteur en Sardaigne, dit Plutarque (je me sers toujours de la version d'Amyot), au-lieu que les autres préteurs avant lui mettaient le pays en grands frais, à les fournir de pavillons, de lits, de robes et autres meubles, et chargeaient les habitants d'une grande suite de serviteurs, et grand nombre de leurs amis qu'ils trainaient toujours quant et eux, et d'une grosse dépense qu'ils faisaient ordinairement en banquets et festoyements ; lui au contraire y fit un changement de superfluité excessive en simplicité incroyable : car il ne leur fit pas couter pour lui un tout seul denier, pource qu'il allait faisant sa visitation par les villes à pied, sans monture quelconque, et le suivait seulement un officier de la chose publique, qui lui portait une robe et un vase à offrir du vin aux dieux ès sacrifices ".
L'inscription de la statue que le peuple romain lui érigea après sa censure, rendait un témoignage bien glorieux à sa vertu réformatrice ; l'inscription était telle : A l'honneur de Marcus Cato censeur, qui par bonnes mœurs, saintes ordonnances et sages règlements, redressa la discipline de la république romaine, qui commençait déjà à décliner et à se détruire. On sait bien cependant qu'insensible aux louanges et aux érections de statues, il répondit un jour à quelques-uns qui s'émerveillaient de ce qu'on dressait ainsi des images à plusieurs petits et inconnus personnages, et à lui non : J'aime mieux, dit-il, qu'on demande pourquoi l'on n'a point dressé des statues à Caton, que pourquoi on lui en a dressé. Mais le lecteur aimera mieux lire cette belle réponse dans le latin d'Ammien Marcellin : Censorius Cato.... interrogatus quamobrem inter multos nobiles statuam non haberet : malo, inquit, ambigère bonos quamobrem id non meruerim, quam quod est gravius, cur impetraverim necessitate. Amm. Marcell. lib. XI. cap. VIe Enfin, le lecteur trouvera l'éloge complet de Caton dans le meilleur des historiens latins, Tite-Live, liv. XXXIX. ch. lx. et lxj. Sa vie a été donnée par Plutarque, et son article dans Bayle est extrêmement curieux. Je reviens à Tusculum.
Cette ville est encore célèbre par les palais que plusieurs grands de Rome y élevèrent à l'envi, mais surtout parce que Cicéron avait dans son voisinage sa principale maison de plaisance. C'est dans cette aimable solitude que l'orateur de Rome oubliait ses triomphes et sa dignité. Tantôt il y assemblait une troupe d'amis choisis pour lire avec eux les écrits les plus rares et les plus intéressants ; tantôt il sondait seul les secrets de la philosophie, et travaillait à enrichir son pays des lumières des sages de la Grèce. Rousseau le dit en de très-beaux vers :
C'est-là que ce romain, dont l'éloquente voix
D'un joug presque certain sauva la république,
Fortifiait son cœur dans l'étude des lois
Ou du Licée, ou du Portique ;
Libre des soins publics qui le faisaient réver,
Sa main du consulat laissait flotter les rènes,
Et courant à Tuscule, il allait cultiver
Les fruits de l'école d'Athènes.
Tusculum fut ruiné par l'empereur Henri ; c'est sur ses ruines que l'on a bâti le bourg de Frascati à une lieue de l'ancien Tuscule dans la campagne de Rome ; et c'est sur les ruines de la maison de plaisance de Cicéron qu'on a élevé l'abbaye de Grotta-Ferrata. Voyez FRASCATI et GROTTA-FERRATA. (D.J.)
