(Géographie ancienne) au pluriel par les anciens, et rarement Sardis au singulier ; grande ville d'Asie, dit Strabon, bâtie depuis la guerre de Troie, avec une citadelle bien fortifiée. Elle était au pied du mont Tmolus, à 15 lieues de Smyrne, et baignée par le Pactole. Mais grâce aux belles observations de M. l'abbé Belley, insérées dans les mémoires de littérature, tome XVIII. in-4 °. je puis fournir l'histoire complete de cette ville, célèbre par son antiquité, sa dignité, ses richesses, et ses médailles.



Capitale du royaume de Lydie, et le siège de ses rais, dont la puissance s'étendait sur une grande partie de l'Asie mineure, elle tomba au pouvoir de Cyrus, après la défaite de Crésus. Sous la domination des rois de Perse, elle conserva un rang distingué. On sait qu'elle fut le séjour de Cyrus le jeune : le satrape ou gouverneur de la préfecture maritime, y faisait sa résidence. Elle avait beaucoup souffert par la révolte des Ioniens contre Darius fils d'Hystaspe ; les confédérés conduits par Aristagoras, prirent la ville, la brulèrent : le temple même de Cybele, déesse du pays, ne fut pas épargné. Cet incendie auquel les Athéniens avaient eu part, fut un des motifs qui déterminèrent Darius à déclarer la guerre aux Grecs, et servit de prétexte aux Perses pour bruler les temples de la Grèce.

Mais la ville de Sardes recouvra son premier état, lorsqu'Agésilas, sous Artaxerxès Mnémon, passa en Asie pour combattre Tisapherne. Alexandre le grand ayant défait sur les bords du Granique les généraux de Darius, dernier roi de Perse, fit la conquête d'une grande partie de l'Asie mineure. La ville de Sardes, qui était l'ornement et le boulevard de l'empire des Barbares du côté de la mer, se soumit à ce prince, qui lui rendit la liberté, et l'usage de ses lois. Dans la suite elle tomba sous la puissance des rois de Syrie ; le rebelle Achaeus qui avait pris le diadème, se réfugia dans cette ville, où il fut pris et mis à mort.

Antiochus le grand ayant été vaincu par les Romains à la bataille de Magnésie, fut dépouillé des états qu'il possédait en-deçà du mont Taurus : les Romains cédèrent à Eumène, roi de Pergame, leur allié, la Lydie, et plusieurs autres pays. Attale Philométor, l'un de ses successeurs, laissa par testament au peuple romain ses états, qui trois ans après sa mort furent réduits en province. Cette province est connue dans l'histoire sous le nom d'Asie proconsulaire ; elle était gouvernée par un proconsul au temps de la république, et même depuis, Auguste l'ayant cédée au sénat dans le partage qu'il fit des provinces. L'Asie proconsulaire était d'une grande étendue ; elle comprenait la Lydie, la grande Phrygie, la Moesie, l'Eolie, l'Ionie, les îles adjacentes, et la Carie. Ainsi la ville de Sardes passa sous la puissance de Rome.

Elle fabriquait des monnaies plusieurs siècles avant l'empire Romain. Hérodote assure que les Lydiens furent les premiers qui firent frapper des monnaies d'or et d'argent ; je n'examine point si l'invention de l'art de battre monnaie leur est dû. ; il est certain que cet art est très-ancien en Lydie, et par conséquent à Sardes, qui en était la capitale. On voit encore dans les cabinets des anciennes monnaies d'un travail grossier, qu'on croit avoir été frappées sous les Atyades, anciens rois de Lydie. Quoi qu'il en sait, le cabinet du Roi et celui de M. Pellerin conservent plusieurs médailles d'argent et de bronze de la ville de Sardes, où l'on ne voit point la tête des empereurs ; cependant cette ville fit ensuite frapper un grand nombre de médailles avec la tête de ces princes. Les antiquaires en connaissent plus de cent vingt toutes différentes, depuis Auguste jusqu'à Valerien le jeune : il nous reste aussi plusieurs de ses inscriptions ; mais bornons-nous ici à l'histoire simple de cette ville ; nous avons à faire connaître sa position fertile, sa dignité, son gouvernement particulier, ses traités avec d'autres villes d'Asie, son culte religieux, ses temples, ses fêtes, et les jeux qu'elle a célébrés en l'honneur des dieux et des empereurs ; nous indiquerons aussi quels étaient les ministres de la religion des Sardiens. Enfin, comme il est intéressant de connaître quel a été dans la suite des siècles le sort d'une ville si fameuse, nous rapporterons en deux mots ses diverses révolutions depuis le haut empire jusqu'à-présent.

1. La ville de Sardes était éloignée d'Ephèse de 540 stades ; &, suivant les itinéraires, de 63 milles, qui font environ 21 lieues communes de France : si nous ne savions pas d'ailleurs qu'elle était de l'Asie proconsulaire et en Lydie, les monuments nous l'apprendraient, puisqu'on lit sur ses médailles, , et même le nom du proconsul, gouverneur de la province ; ; et dans une inscription, .

On sait aussi qu'elle était située sur le penchant du mont Tmolus, vers le septentrion, selon Pline, l. V. c. xxjx. qui dit Sardibus in latère Tmoli montis ; qu'elle était arrosée par le Pactole, cette rivière si vantée dans l'antiquité pour les sables d'or qu'elle roulait dans ses eaux, et qu'on n'y trouvait plus au temps de Strabon. Ces circonstances locales sont encore marquées sur les médailles. On voit sur une médaille du cabinet du roi, la tête d'un vieillard couronné de pampre, avec le nom , et au revers une figure assise qui tient un canthare, avec le nom de . Le même dieu, le Tmole, sous la figure d'un vieillard, est représenté sur une des médailles de Sardes, frappée sous Domitien ; et une autre de Septime Sevère, suivant le P. Froelich, a sur le revers le Pactole avec ses attributs, et la légende .

L'opulence des rois de Lydie a été célebrée dans la plus haute antiquité : on croit qu'ils puisaient leurs trésors dans les mines d'or du Tmole, où sont les sources du Pactole ; mais ce qui contribua le plus dans tous les temps à la richesse de Sardes, ce fut la fertilité de son territoire. Les coteaux du Tmole étaient plantés de vignobles, dont le vin était fort estimé ; aussi a-t-on imaginé que Bacchus avait été nourri à Sardes, et que cette ville a inventé l'art de faire le vin : ce dieu est représenté avec ses attributs, le canthare, le thyrse et la panthere, sur plusieurs de ses médailles. Une plaine spacieuse s'étend du pied de la montagne jusqu'au-delà du fleuve Hermus, nommée par excellence la plaine de Sardes, .

Elle est arrosée par un grand nombre de ruisseaux, et par le Hermus qui fertilise ses terres. On voit le fleuve représenté sur une médaille de sabine, . La plaine outre les pâturages, produisait en abondance des blés et des grains de toute espèce ; Cérès et Triptolème qui présidaient à l'agriculture, sont représentés sur plusieurs de ses médailles. Sardes, dit Strabon, lib. XIII. p. 627. a été prise par les Cimmériens, par les Trères et les Lyciens, et ensuite par les Perses ; elle s'est toujours relevée de ses malheurs à cause de la bonté de son sol. Cette bonté contribua sans-doute à son rétablissement, après cet horrible tremblement de terre qui renversa en une nuit douze villes d'Asie ; Sardes fut la plus maltraitée : asperrima in Sardianos lues, dit Tacite, annal. XIe 47. aussi eut-elle le plus de part aux libéralités de Tibere, qui fit rétablir ces villes, et Sardes par reconnaissance lui décerna les honneurs divins.

II. Si cette ville fut puissante par ses richesses, elle fut illustre par d'autres titres honorables. Dans la contestation qui s'éleva entre onze villes de l'Asie, qui toutes ambitionnaient l'honneur de bâtir un temple à Tibere, à Livie et au sénat, les villes de Smyrne et de Sardes, à l'exclusion des autres, restèrent en concurrence. Leurs députés parlèrent devant le sénat, et si ceux de Sardes n'eurent pas l'avantage sur les Smyrnéens, c'est que ces derniers firent valoir leur antiquité, et les services importants qu'ils avaient rendus aux Romains dans les temps les plus difficiles. Sardes néanmoins pouvait presque prendre sur ses monuments, les mêmes titres d'honneur que Smyrne ; c'était une grande ville, dit Strabon, la plus grande de l'Asie, suivant Séneque, et l'une des plus magnifiques. On voyait près de cette ville, les tombeaux des anciens rois de Lydie, , et en particulier celui d'Alyatte, père de Crésus.

Antonin Pie dans un de ses rescrits, met Sardes au nombre des villes qu'il qualifie de métropole de peuples. Elle était métropole de la Lydie : Lydia celebratur maximè Sardibus, dit Pline, lib. IV. c. xxix. Aussi prenait-elle le titre de métropole, comme l'a prouvé M. Askew, savant anglais, par une inscription qu'il a copiée sur les lieux en 1748. On lit sur un médaillon de Septime Sévère, . Enfin dans la division que les Romains firent de la province d'Asie en plusieurs préfectures ou juridictions, qu'ils nommaient juridici conventus, celle de Sardes à laquelle ressortissaient plusieurs grandes villes, était une des plus étendues.

III. Dans les premiers temps, les villes de l'Asie étaient gouvernées suivant leurs lois, et par leurs propres magistrats : elles jouissaient alors d'une véritable autonomie. Sous la domination des Perses elles perdirent cette précieuse liberté. Alexandre le grand les rétablit dans leur ancien état, qui fut confirmé par les Romains, et nous savons que Sardes eut part à ce bienfait.

Le gouvernement de cette ville était démocratique ; l'autorité publique s'exerçait au nom du peuple par un conseil public, comme on le voit sur un monument érigé en l'honneur d'Antonin Pie : . Outre le conseil commun de la ville appelé , composé des archontes et d'autres conseillers, la ville de Sardes avait un sénat ou conseil des anciens, , dont il est fait mention dans une belle inscription de cette ville, rapportée par Spon (misc. p. 317.) , etc. Ce conseil s'assemblait dans le palais de Crésus, que les Sardiens avaient destiné pour le logement et la retraite des citoyens pendant leur vieillesse. Vitruve, lib. IV. c. VIIIe parle de ce palais qu'il appelle Gerusia.

Le conseil gerusia était établi dans plusieurs villes de l'Asie, suivant les inscriptions et les médailles. Le premier magistrat de Sardes était nommé archonte, et quelquefois , préteur ; on sait que le nom d'archonte a pris naissance à Athènes. Les colonies grecques le portèrent en Asie, d'où il s'étendit à plusieurs villes de ce continent. L'archontat était une magistrature annuelle ; mais l'archonte était quelquefois continué ou choisi, deux, trois, ou quatre fais, comme il est constant par les médailles, APX. , était éponyme. Son nom inscrit sur les actes publics, marquait la date des années ; car plusieurs villes marquaient la date des années par les archontes. Dans le grand nombre des médailles de Sardes, il n'y en a que deux frappées sous Tibere, et une sous Trajan, qui portent le nom du proconsul ; mais on y trouve les archontes sous presque tous les règnes, depuis Auguste jusqu'à Valerien le jeune. Ils sont désignés ordinairement par les lettres AP. APX. Sardes avait aussi un premier magistrat, , strategus ou préteur, qu'on trouve sur quelques-unes de ses médailles, et un , greffier en chef de la ville ; place de confiance, qui demandait une exacte probité dans celui qui la remplissait.

IV. Les monuments nous instruisent non-seulement du gouvernement de la ville de Sardes, ils nous ont transmis les différents traités d'union et d'association qu'elle conclut avec d'autres villes, comme avec celle de Pergame, d'Ephèse, de Laodicée et d'Hiérapolis de Phrygie. Ces traités sont désignés sur les médailles par le nom d', que les Latins ont rendu par celui de concordia. Les villes d'Ephèse et de Sardes firent entr'elles un traité d'union sous les Antonins, pour s'associer réciproquement au culte de leurs divinités. En conséquence de cette association, le culte de Diane éphésienne fut établi à Sardes : cette déesse y parait sur une de ses médailles frappée sous le règne de Caracalla. Par une médaille d'Hiérapolis de Phrygie, qui a d'un côté la tête de Philippe le jeune, on voit que cette ville associa Sardes à la célébration des jeux sacrés ; au revers sont représentées deux urnes, avec des branches de palmier, on lit autour : .

V. Quoique les Grecs, et les autres peuples du Paganisme, reconnussent la pluralité des dieux, cependant chaque pays, et même les villes, adoraient des divinités particulières. Tels étaient l'Apollon de Milet, l'Esculape d'Epidaure, la Minerve d'Athènes, la Diane d'Ephèse, la Vénus de Paphos, et une infinité d'autres divinités. La ville de Sardes honorait aussi des divinités tutélaires, auxquelles elle rendait un culte particulier. Dans les premiers temps elle honorait Cybèle, dont le temple fut brulé par les Ioniens sous la conduite d'Aristagoras. Sait que son culte eut été aboli ou négligé, les monuments de Sardes ne la représentent plus que sur une médaille de Salonine femme de Galien. Les habitants de la ville rendirent un culte particulier à Diane. Elle avait un temple célèbre sur les bords du lac de Gygès ou de Coloé, à 40 stades de la ville, d'où elle était nommée . Ce lieu sacré était infiniment respecté ; il avait même un droit d'asile, que les Sardiens prétendaient avoir obtenu d'Alexandre le grand. Comme ces privilèges étaient l'occasion de plusieurs abus dans les villes de l'Asie, le sénat les restraignit sous l'empire de Tibere : ainsi le culte de la déesse ne fut plus aussi célèbre. M. Askew a copié dans son voyage, une inscription qui fait mention d'une prêtresse de Diane de Sardes.

Proserpine tint le premier rang entre les divinités de Sardes ; elle est représentée sur les médailles de Trajan, de Marc Aurele, de Lucius Verus, de Commode, de Septime Sévère, du Julia Domna, de Caracalla, de Tranquilline, de Galien et de Salonine ; et quelquefois avec son temple. Comme cette déesse était la divinité tutélaire de Sardes, cette ville célébrait des jeux en son honneur.

La Vénus de Paphos était aussi adorée à Sardes. Elle y avait un temple qui est représenté sur les médailles d'Hadrien, de Sévère Alexandre, de Maximin et de Gordien Pie, avec l'inscription : ce culte devait être ancien à Sardes. Hérodote nous apprend à quel point les mœurs de cette ville opulente étaient dissolues dès les premiers temps. Il n'est donc pas étonnant que les Sardiens aient adopté une divinité de l'île de Cypre. Nous avons observé plus d'une fois dans cet Ouvrage, que des pays encore plus éloignés l'un de l'autre, se sont communiqués réciproquement leur culte et leurs cérémonies religieuses. On voit la tête de Vénus sans légende, sur une médaille du cabinet de M. Pellerin ; et au revers une massue dans une couronne de laurier, avec le nom , et un monogramme.

Le dieu Lunus, appelé par les Grecs, parait sur plusieurs médailles de Sardes. Il est représenté avec un bonnet phrygien sur la tête, et une pomme de pin à la main ; il porte quelquefois un croissant sur les épaules. Sur deux médailles décrites par Haym, on voit d'un côté la tête du dieu Lunus, avec le bonnet phrygien et le croissant : on lit autour ; de l'autre côté, un fleuve couché et appuyé sur son urne, tient de la droite un roseau, et de la gauche une corne d'abondance, avec la légende ; et à l'exergue . L'autre médaille a la même tête avec la même légende, et au revers un gouvernail et une corne d'abondance, posés l'un sur l'autre en sautoir, avec la légende . Ces deux médailles ont été frappées sous le règne de Séptime Sevère, à cause du titre de néocores pour la seconde fais, que prennent les habitants de Sardes sur ces monnaies. Le nom d' est une épithète du dieu Lunus, à qui les peuples de l'Asie donnaient différents surnoms, comme de dans le Pont, de en Carie, de à Nisa en Carie, d' en Pisidie, et suivant les médailles citées, d' en Lydie.

Nous avons déjà observé que le territoire de Sardes était très-fertîle en blés, et qu'il produisait des vins excellents : les Sardiens honoraient spécialement Cérès et Bacchus, et les ont souvent représentés sur leurs monuments. Le cabinet de M. Pellerin conserve un beau médaillon d'argent qui a été frappé à Sardes. C'est une de ces anciennes monnaies qu'on appelait cistophores, parce qu'elles portaient d'un côté la ciste sacrée, ou la corbeille qui renfermait les mystères de Bacchus.

Jupiter est souvent représenté sur les médailles de Sardes, et même sur une de ses médailles on y a gravé la tête et le nom de Jupiter ; il avait dans cette ville un temple avec des prêtres, et les Sardiens célébraient en son honneur des jeux publics.

Le culte d'Hercule était aussi établi à Sardes. Les anciennes traditions du pays avaient conservé la mémoire des amours de ce héros et d'Omphale reine de Lydie. Les Lydiens se glorifiaient d'avoir été gouvernés par Hercule et par ses descendants. Ils le consacrèrent au nombre de leurs principales divinités ; la ville de Sardes l'a représenté sur plusieurs de ses médailles. On voit sur une médaille du cabinet du roi d'un côté la tête d'Hercule sans légende ; de l'autre, Omphale debout, porte sur l'épaule droite la massue, sur le bras gauche une peau de lion, avec le nom : sur une autre médaille du même cabinet, Omphale est représentée ayant la tête couverte d'une peau de lion. Sur deux médailles de ce cabinet, on voit d'un côté la tête de Proserpine, et de l'autre une massue renfermée dans une couronne de feuilles de chêne. Le cabinet de M. Pellerin conserve aussi plusieurs médailles de Sardes, sur lesquelles Hercule est représenté avec ses attributs.

On voit aussi sur les médailles de Sardes le type de quelques autres divinités, de Junon, de Mars, de Pallas et d'Apollon ; mais aucun monument ne nous apprend que ces divinités aient eu des temples dans la ville, et qu'elles y aient été honorées d'un culte particulier.

VI. Les peuples et les villes de l'empire romain élevaient des temples, offraient des sacrifices et décernaient tous les honneurs de la divinité aux empereurs, aux princesses, femmes, mères, filles ou parents des empereurs. Ils ne rougissaient point d'accorder le nom vénérable de , deus, à des hommes qui déshonoraient souvent l'humanité. La ville de Sardes célébra sur ses monuments les vertus, les victoires, les trophées des princes ; elle fit plus, elle les adopta au nombre de ses dieux. Auguste parait sur une de ses médailles avec cette inscription, . Elle consacra des prêtres en l'honneur de Tibere. La reconnaissance de la ville s'étendit même au jeune Drusus fils de Tibere, et à Germanicus qu'il avait adopté : sur deux de ses médailles, elle proclame nouveaux dieux les deux césars, . Cette inscription singulière annonce d'une manière indirecte la divinité de leur père. Les Sardiens célebrent en même temps l'heureuse concorde des deux princes, . La couronne de chêne avec ces mots est le symbole des jeux que la province de l'Asie fit célébrer à Sardes en leur honneur.

La flatterie des Sardiens à l'égard d'Hadrien fut portée à l'excès. A l'exemple de plusieurs autres peuples, ils eurent la faiblesse de consacrer au nombre des héros l'infame Antinous, comme on le voit sur deux de leurs médailles, avec cette légende, . Ils ne donnèrent pas d'autres titres d'honneur à Antonin Pie, un des plus excellents princes, et dont ils avaient reçu des bienfaits signalés, suivant la belle inscription grecque rapportée dans Spon, Voyage, t. III. p. 146. et dont voici la traduction : " Le sénat et le peuple de Sardes ont honoré comme un héros et comme leur bienfaiteur l'empereur César, Titus Aelius Antonin Pie, Auguste, fils du divin Hadrien, petit-fils du divin Trajan, jouissant de la puissance tribunitienne pour la seconde fais, consul pour la troisième, père de la patrie ".

L'histoire ne dit point quelles grâces ou quels bienfaits la ville de Sardes avait reçus de Septime Sévère ; mais les médailles nous apprennent que les Sardiens rendirent de grands honneurs à ce prince et à ses enfants ; ils leur élevèrent un temple magnifique, et célebrèrent à leur gloire les jeux philadelphiens : ils honorèrent aussi l'empereur Gordien Pie en représentant Tranquilline sa femme sous la figure et avec les attributs de Cérès et de Proserpine leurs principales divinités ; il parait qu'ils accordèrent les mêmes honneurs à Salonine, femme de Galien. Auguste avait déjà bien voulu permettre aux Sardiens de lui bâtir un temple, qu'ils ont marqué sur une de leurs médailles, au revers de laquelle le prince donne la main à une femme qui a la tête couronnée de tours, et qui est sans-doute le symbole de Sardes. Cette ville, dans ses médailles, se qualifie de néocore, titre honorifique, qui consistait dans la garde des temples célèbres, soit des dieux, soit des empereurs. Les Sardiens ont été honorés trois fois du néocorat, sous Adrien, sous Caracalla, et sous Valérien selon M. Vaillant ; et selon M. l'abbé Belley, sous Auguste, sous Septime Sevère et sous Caracalla.

VII. Les jeux et les spectacles chez les Grecs faisaient partie du culte religieux. La ville de Sardes célébrait des jeux en l'honneur des dieux et en l'honneur des empereurs ; les premiers jeux étaient les plus anciens. Nous n'en connaissons par les monuments que de deux espèces : les jeux , célébrés en l'honneur de Proserpine, déesse tutélaire de la ville, sont marqués sur deux médailles très-rares du cabinet de M. Pellerin, frappées sous Caracalla. Elles représentent d'un côté la tête de l'empereur couronnée de laurier, avec la légende ; au revers, Proserpine assise ayant à droite un pavot, et à gauche un épi, légende . dans le champ, , sur une base, et au-dessous . Les fêtes de Proserpine sont appelées par le scholiaste de Pindare, par Plutarque et par Hésychius dont Meursius cite les témoignages. Les Sardiens, suivant la médaille, célébraient les jeux actiatiques en l'honneur de Proserpine. La ville de Sardes célébrait aussi des jeux en l'honneur de Jupiter Lydien.

Les jeux que cette ville célébra en l'honneur des empereurs sont connus par un grand nombre de médailles ; tels étaient les jeux augustaux en l'honneur d'Auguste, les jeux philadelphiens et les jeux nommés chrysanthina. Il est fait mention de ces derniers jeux dans les anciennes inscriptions, . Ils sont marqués sur les médailles de Sardes, de Julia Domna, de Caracalla, de Sévère Alexandre, de Tranquilline et d'Otacilia. Vaillant pense qu'ils étaient ainsi nommés d'une couronne de fleurs d'or, soit artificielles, soit naturelles, qui était le prix des vainqueurs : en effet, cette couronne est réprésentée sur quelques médailles. L'urne de ces jeux porte une et quelquefois deux branches de palmier, d'où l'on peut inférer que le spectacle était composé d'une ou de deux sortes de combats. Au reste, nous voyons dans le droit romain que ces jeux, comme les olympiques, se célébraient tous les cinq ans, c'est-à-dire après la quatrième année révolue.

Les villes d'Asie, à l'imitation d'Athènes, faisaient élever avec soin la jeunesse, l'instruisaient dans les sciences, et la formaient à tous les exercices du gymnase. La ville de Sardes avait aussi son gymnase, et célébrait les jeux isélastiques, ainsi appelés, parce qu'ils donnaient aux athletes vainqueurs droit d'entrer en triomphe dans leur patrie. Voyez ISELASTIQUES, jeux.

VIII. Une grande ville doit renfermer plusieurs temples, et un nombre proportionné de ministres destinés à leur service, et ses ministres sont de plusieurs classes. Ceux du second ordre, appelés par les Grecs , paraissent sur quelques inscriptions de Sardes ; on y voit un prêtre de Jupiter, un prêtre de Tibere, . Tous ces ministres étaient subordonnés à un pontife ou grand-prêtre qui avait la surintendance dans l'étendue de la ville et de son territoire ; ce pontife était nommé . Comme Sardes était la capitale de Lydie, ce pontife prenait quelquefois la qualité de grand-pontife, parce qu'apparemment il avait inspection sur les pontifes des autres villes de Lydie. On lit sur une médaille d'Héliogable, .

Les jeux sacrés, qui se célébraient aux temples communs à toute la province en l'honneur des dieux ou des empereurs, étaient ordonnés par l'asiarque, qui était encore différent des pontifes dont nous venons de parler : c'était un officier public revêtu d'une espèce de magistrature, et d'un sacerdoce singulier qui lui donnaient droit de présider aux jeux. Sur trois médailles de Salonine et sur deux de Valérien le jeune, Domitius Rufus, premier magistrat de Sardes, est nommé asiarque.

Cette ville avait aussi ses éponymes qui étaient tantôt des ministres de la religion, pontifes, prêtres, et tantôt des magistrats civils qui donnaient le nom à l'année, car les éponymes de Sardes n'ont pas toujours été les mêmes officiers ; il parait que sous les règnes de Tibere et de Trajan, le proconsul, gouverneur de la province, était éponyme ; sous presque tous les règnes suivants jusqu'à Galien les années étaient marquées par la suite des archontes ou des strateges.

Enfin la ville de Sardes avait des prêtres ou des pontifes d'un ordre distingué, qu'on appelait stéphanéphores, parce qu'ils portaient une couronne de laurier, et quelquefois une couronne d'or dans les cérémonies publiques. Ce sacerdoce était établi dans plusieurs villes de l'Asie, à Smyrne, à Magnésie du Méandre, à Tarse, etc. On voit par les monuments que cette dignité était annuelle et éponyme dans quelques villes. Les stéphanéphores, anciennement consacrés au ministère des dieux, furent aussi attachés au culte des empereurs.

IX. Ce précis historique, extrait du savant mémoire de M. l'abbé Belley, et qu'il a rédigé d'après les inscriptions et les médailles de la ville de Sardes, fait assez connaître quel secours l'histoire peut tirer d'une étude approfondie des monuments antiques. Il nous reste à extraire du même mémoire l'histoire abrégée des révolutions de la ville de Sardes, depuis la fin du troisième siècle jusqu'à présent.

Sous le haut empire, la Lydie fit toujours partie de l'Asie proconsulaire, mais dans la suite cette province fut démembrée ; les pays dont elle était composée formèrent autant de provinces particulières : ce changement arriva sous Dioclétien et Maximien Hercule, auxquels les historiens ont reproché d'avoir affoibli l'empire en divisant ses grandes provinces. Ainsi la Lydie devint alors province, et nous voyons dans la notice de l'empire qu'elle fut gouvernée par un consulaire ; Sardes était sa ville métropole. Constantin divisa l'Asie en dix provinces, dont l'une était la Lydie, dont Sardes fut toujours la métropole. Comme la qualité des eaux rendait la situation de cette ville propre aux manufactures, nous voyons qu'anciennement les belles teintures de pourpre et d'écarlate faisaient partie de son commerce et de ses richesses. Dans les derniers siècles de l'empire romain, on y établit une fabrique d'armes.

Mais ce qui rendit la ville de Sardes illustre sous les princes chrétiens, ce fut la dignité de son église. Elle était une des sept premières églises d'Asie, fondée par l'apôtre S. Jean. Méliton, un de ses évêques, écrivit en faveur des Chrétiens, et adressa leur apologie à l'empereur Marc Aurele. Ses évêques eurent le rang de métropolitains, Méonius assista en cette qualité au concîle général assemblé à Ephese l'an 431, pour condamner les erreurs de Nestorius. Leur juridiction était fort étendue, et leur suite est assez connue jusqu'à la ruine de la ville.

Depuis le règne d'Héraclius, l'empire d'Orient ayant été divisé pour l'ordre civil en pays ou districts, la Lydie fit partie du district des Thracésiens, et Sardes fut toujours la capitale de ce département. Cette nouvelle division a subsisté jusqu'à la grande invasion des Turcs au commencement du quatorzième siècle, qui se fit dans la partie occidentale de l'Asie mineure l'an 1313 sous le règne de l'empereur Andronic. Plusieurs chefs de tribus s'étaient rendus indépendants des sultants de Cogni ; et s'étant fortifiés, ils se répandirent vers l'Occident. Mentecha s'empara d'Ephese et de la Carie ; Aïdin de la Lydie jusqu'à Smyrne, Sarkan de Magnésie du Sipyle et des pays voisins jusqu'à Pergame ; Ghermian de la Phrygie Pacatienne ; Carase de la Phrygie ou Troade, depuis Asso jusqu'à Cyzique ; et Osman de la Paphlagonie et d'une partie de la Bithynie. Voilà l'époque de plusieurs toparchies turques ou principautés particulières, dont les noms subsistent encore dans la division que font les turcs de l'Anatolie, ou comme ils disent, Anadoli.

Osman, duquel descendent les princes Ottomans, fonda un empire qui s'étendit en peu de temps dans trois parties du monde. Bajazeth, son quatrième successeur, aurait détruit l'empire des Grecs, s'il n'avait été arrêté dans ses vastes projets par TimurBeck ou Tamerlan, qui le fit prisonnier à la bataille d'Ancora (Ancyre en Galatie) en 1402. Timur ravagea toute l'Anatolie, et envoya ses généraux faire des courses en différents cantons. L'un d'entr'eux dévasta la Lydie et la ville de Sardes, enleva l'or, l'argent, et tout ce qui s'y trouva de précieux : c'est l'époque fatale de la ruine de cette grande ville.

Timur marcha en personne contre Smyrne, et la prit ; ce conquérant remit en possession de la Lydie les fils d'Aïden, qui en avaient été dépouillés par Bajazeth. Amurat détruisit leur famille, et leur principauté ; Sardes ne put se relever, et n'eut plus d'évêque depuis l'an 1450 ; ses droits métropolitains passèrent à l'église de Philadelphie, qui en est éloignée de 27 milles. La Lydie, que les Turcs nomment Aïdin-Eili, le pays d'Aïdin, resta soumise à l'empire Ottoman.

Imith a décrit dans son voyage l'état auquel la ville de Sardes était réduite l'an 1671 ; ce n'est plus, dit-il, qu'un misérable village composé de quelques chaumières où logent un petit nombre de turcs presque tous pâtres, dont le bien consiste en troupeaux qui paissent dans la plaine voisine. Il y reste très-peu de chrétiens, sans église et sans pasteur, et qui sont réduits pour vivre à cultiver des terres ; cependant, continue-t-il, Sardes au milieu de sa désolation montre encore des vestiges de son ancienne splendeur : on trouve au midi de la ville de grandes colomnes entières et sur pied, d'autres renversées et brisées ; l'on voit à l'orient des ruines d'édifices, et d'un magnifique palais, répandues dans une grande étendue de terrain. Les choses ont encore dépéri depuis. L'on sait aujourd'hui de M. Askew, qui a voyagé dans l'Asie mineure depuis l'année 1744, que Sardes est totalement déserte, et qu'il n'y reste aucun habitant, ni turc, ni chrétien ; et que l'on ne trouve plus dans ses anciennes ruines, que quelques inscriptions indéchiffrables.

De tous ses titres, Sardes n'a conservé que son nom : les Turcs la nomment encore Sart. Suivant la géographie écrite en langue turque, qui a été imprimée à Constantinople depuis quelques années, Sardes et son territoire sont compris dans le district ou liva de Tiré, qui fait partie d'Aïdin-Eïli. Le Tmole y est nommé Boz-dag, c'est-à-dire, Montagne de glace. Les princes turcs qui résidaient à Magnésie, allaient ordinairement passer l'été sur cette montagne, pour éviter les chaleurs de la plaine, et prendre le divertissement de la chasse. Le géographe turc observe qu'au nord de la montagne on voit un lac poissonneux, et dont les eaux sont très belles ; il peut avoir de circuit dix milles, qui font environ trois lieues de France : ce doit être le lac de Gygès, dont Homère a parlé, et qui a été célèbre dans toute l'antiquité. La plaine de Sardes, qui est une des plus spacieuses et des plus fertiles de l'Asie, est présentement inculte, on l'appelle la plaine de Nymphi.

Tel est l'état du territoire et de l'ancienne capitale de Croesus. Ce prince si renommé par ses richesses, par ses libéralités, par le soin qu'il prit d'attirer à sa cour les premiers sages de son temps, n'est pas moins fameux par les vicissitudes des événements de sa vie. Après avoir soumis à sa puissance presque tous les peuples de l'Asie en-deçà du fleuve Halys, il perdit contre Cyrus, roi de Perse, la célèbre bataille de Thymbrée, fut pris, chargé de chaînes, et condamné à mourir sur un bucher. Il reconnut pour la première fois la vérité de ces belles paroles de Solon : " qu'on ne pouvait appeler un homme heureux qu'après sa mort ". Et il invoqua tout haut en présence de son vainqueur le nom du grand homme dont il les tenait. Cyrus faisant alors réflexion sur l'inconstance de la fortune, et sur les dangers qu'il avait couru de son côté un moment avant la victoire, accorda généreusement la vie à Croesus, le gratifia d'Ecbatane, et le traita depuis avec beaucoup de bonté et de distinction. Tout ceci se passa vers l'an 210 de Rome, du temps de Tarquin le Superbe.

Je ne dois pas oublier de couronner l'article de Sardes, en remarquant que les lettres y ont fleuri, et qu'on les cultivait encore dans cette ville au Ve siècle de l'ère chrétienne. Elle a été la patrie de Poliaenus, qui vivait sous Jules-César, et qui outre des plaidoyers, publia trois livres du triomphe partique, c'est-à-dire, de celui de Ventidius. Elle a produit dans le iv. siècle le rhéteur Eunape, auteur d'une histoire des sophistes, que nous avons, et d'une histoire des empereurs depuis Claude le Gothique, jusqu'à la mort d'Eudoxie, femme d'Arcadius, dont il ne reste que des fragments, mais qui sont curieux. Strabon dit que Sardes donna la naissance aux deux Diodores, orateurs célèbres ; mais elle doit surtout se glorifier de celle d'Alcman.

Je sai que Pausanias, Suidas, et Clément d'Alexandrie, le font naître à Sparte, cependant il était né véritablement à Sardes, mais il fut formé et élevé à Lacédémone, et y fleurissait vers la vingt-septième olympiade. Esclave d'un spartiate, nommé Agésidas, il fit paraitre du génie et des talents qui lui procurèrent la liberté, et le mirent au rang des célèbres poètes-musiciens. Il voyagea, et fut partout bien accueilli, mais il vécut principalement chez les Lacédémoniens, et il y mourut ; c'est leur goût pour la poésie qui leur a fait élever un esclave au rang de citoyen, malgré leur usage de n'accorder ce privilège qu'avec beaucoup de réserve.

Alcman fut excellent joueur de cithare, et chantait ses vers au son de cet instrument. Il fut le chef des poésies galantes et amoureuses ; et puisqu'il ne parait point que la sévère Lacédémone en ait été scandalisée, on peut juger que le poète y avait respecté la pudeur ; ce n'est pas qu'il ne fût un homme de plaisir, il aimait la table et les femmes ; il convient lui-même quelque part qu'il était un grand mangeur, et selon Athenée, il avait une maîtresse appelée Mégalastrata, distinguée par le talent de la poésie.

Clément d'Alexandrie fait Alcman auteur de la musique destinée aux danses des chœurs. Si l'on en croit Suidas, il fut le premier qui donna l'exclusion au vers hexamètre par rapport aux poésies lyriques ou chantantes. On le fait encore auteur d'une sorte de vers nommé alcmanien, et composé de trois dactyles suivis d'une syllabe ; mais ce qui prouve l'excellence des vers et de la musique d'Alcman, c'est que sa poésie n'avait rien perdu de sa douceur ni de ses grâces, dit Pausanias, pour avoir été écrite dans un dialecte d'une prononciation aussi rude que le dialecte dorique.

Pausanias ajoute, qu'on voyait de son temps à Lacédémone le tombeau de ce poète. Si les conjectures de M. Antoine Astori, vénitien, exposées dans un petit commentaire imprimé en 1697, in-folio, eussent été bien fondées, on posséderait à Venise un ancien monument de marbre venu de Grèce, et consacré à la mémoire d'Alcman ; mais M. Frid. Rostgaard, savant danois, ayant examiné ce monument, n'y a pas trouvé un seul mot qui concernât le poète Alcman. Il ne nous reste même que quelques fragments de ses poésies. Le temps nous a ravi ses six livres de chansons pour les jeunes filles, et son poème intitulé les nageuses, ou les plongeuses. (D.J.)