(Géographie ancienne) , ville d'Aeolie dans l'île de Lesbos, et sa capitale. Elle était florissante, puissante, et très-peuplée ; mais elle fut exposée en différents temps à de grandes calamités. Elle souffrit beaucoup de la part des Athéniens dans la guerre du Péloponnèse, et de la part des Romains durant la guerre contre Mithridate. Après la défaite du roi de Pont, elle fut la seule qui demeura en armes, de sorte que les Romains irrités l'attaquèrent, la prirent, et la ruinèrent. Cependant l'avantage de sa situation la fit promptement rétablir, et Pompée eut la gloire d'y contribuer beaucoup en lui rendant sa liberté. Strabon dit que Mytilène était très-grande de son temps ; Cicéron et Vitruve ne parlent que de sa magnificence. La liberté que Pompée lui rendit lui fut confirmée par les empereurs. Trajan affectionna cette ville, l'embellit, et lui donna son nom.
On ne perdra jamais la mémoire de Mytilène parmi les antiquaires. Les cabinets sont remplis de médailles de cette ville, frappés aux têtes de Jupiter, d'Apollon, de Vénus, de Livie, de Tibere, de Caïus César, de Germanicus, d'Agrippine, de Julie, d'Adrien, de Marc-Aurele, de Commode, de Crispine, de Julia Domna, de Caracalla, d'Alexandre Sevère, de Valérien, de Galien, de Salonic.
Mytilène produisit de bonne heure des hommes à-jamais célèbres, et devint ensuite en quelque manière la patrie des Arts et des talents. Pittacus, un des sept sages de la Grèce, dont on avait écrit les sentences sur les murailles du temple d'Apollon à Delphes, voulant délivrer Mytilène sa patrie de la servitude des tyrants, en usurpa lui-même l'autorité ; mais il s'en dépouilla volontairement en faveur de ses citoyens.
Alcée, son compatriote et son contemporain, a été un des plus grands lyriques de l'antiquité. On sait l'éloge qu'en fait Horace, Od. 12. l. II.
Et te sonantem plenius aureo
Alcoee plectro, dura navis,
Dura fugae mala, dura belli,
Pugnas, et exactos tyrannos
Densum humeris bibit aure vulgus.
Il ne nous reste que des lambeaux des poésies d'Alcée. Les plus belles, au jugement de l'ami de Mécène et de Quintilien, étaient celles qu'il fit contre Pittacus, Mirsilus, Mégalagyrus, les Cléanactides, et quelques autres, dont les factions désolèrent l'île de Lesbos et toute l'Aeolie. Obligé de se sauver, il se mit à la tête des exilés, et fit la guerre aux tyrants dont il eut la gloire de délivrer sa patrie. Il unissait l'énergie et la magnificence du style à la plus grande exactitude ; et c'est de lui que le vers alcaïque a tiré son nom.
La contemporaine d'Alcée et sa bonne amie, Aeolia puella, la dixième muse pour m'exprimer en d'autres termes, celle que Strabon appelle un prodige ; ou si l'on veut la considérer sous une autre face, la malheureuse amante de Phaon, en un mot Sapho, dont le vers saphique a tiré son origine, était de Mytilène. Elle ne se lassa point de vanter la lyre d'Alcée, et les anciens n'ont cessé de les louer également tous les deux. Tous deux, dit Horace, enlèvent l'admiration des ombres ; tous deux méritent d'être écoutés avec le silence le plus religieux :
Utrumque sacro digna silentio
Mirantur umbrae dicère.
Tous les juges de l'antiquité ont célébré la délicatesse, la douceur, l'harmonie, la tendresse et les grâces infinies des poésies de Sapho. Il ne nous reste que deux de ses pièces ; et ces deux pièces, loin de démentir les éloges qu'on lui a donnés, ne font qu'augmenter nos regrets sur celles qui sont perdues.
On frappa des médailles à Mytilène en l'honneur de Pittacus, d'Alcée et de Sapho, qui vivaient tous trois dans le même temps. C'est par ces médailles que nous apprenons qu'il faut écrire le nom de cette ville avec un y, quoiqu'il soit écrit avec un i dans Strabon. Une de ces médailles représente d'un côté la tête de Pittacus, et de l'autre celle d'Alcée. M. Spon en a fait graver une autre où Sapho est assise tenant une lyre ; de l'autre côté, est la tête de Nausicaa, fille d'Alcinous, dont les jardins sont si célèbres dans Homère.
Il est vrai que Sapho ne put jamais désarmer la jalousie des femmes de Lesbos, parce que ses amies étaient presque toutes étrangères. Elle fit quelques pièces pour se plaindre de cette injustice, &, à cette occasion, on a écrit bien des choses injurieuses à sa mémoire ; mais la manière dont elle se déclara publiquement et constamment contre son frère Caraxus, qui se déshonorait par son attachement pour la courtisanne Rhodope ; et la vénération que les Mytiléniens conservèrent pour elle, jusqu'à faire graver son image sur leur monnaie après sa mort, nous doivent faire au-moins soupçonner que la calomnie a eu la meilleure part aux reproches qu'on lui a faits sur le débordement de ses mœurs. Sa passion pour Phaon, natif de Mytilène, ne doit pas être objectée ; elle n'aima que lui et périt pour lui : eh comment n'aurait-elle pas aimé celui qui reçut de Vénus, dit la fable, un vase d'albâtre, rempli d'une essence céleste, dont il ne se fut pas plutôt frotté qu'il devint le plus beau de tous les hommes !
Je n'en dirai pas davantage sur Sapho : je renvoie son histoire à l'article étendu de Bayle, à sa vie écrite par Madame Dacier, à celle qu'en a publié le baron de Longepierre, et surtout à celle qu'en a fait imprimer M. Wolf à Hambourg, en 1735, à la tête des poésies et des fragments de cette fameuse grecque.
Il y avait tous les ans à Mytilène des combats où les Poètes disputaient le prix de la poésie, en récitant leurs ouvrages. Les Mytiléniens passaient pour les plus grands musiciens de la Grèce ; témoin Phrynis, qui le premier remporta le prix de la lyre aux jeux des Panathénées, célébrés à Athènes la quatrième année de la quatre-vingtième olympiade. On sait la révolution qu'il produisit dans la Musique.
La philosophie et l'éloquence étaient également cultivées à Mytilène. Epicure y enseigna publiquement à l'âge de trente-deux ans, comme nous l'apprenons de Diogène Laerce. Aristote y fut aussi pendant deux ans, suivant le même auteur. Marcellus, après la bataille de Pharsale, n'osant se présenter devant César, s'y retira pour y passer le reste de ses jours à l'étude des Belles-Lettres, sans que Cicéron put le persuader de venir à Rome éprouver la clémence du vainqueur.
Enfin, le rhétoricien Diophanès et l'historien Théophane étaient de cette ville.
Saint Paul y vint, selon les Actes des Apôtres, ch. xx. 24. en allant de Corinthe à Jérusalem, lors de son voyage où il fut arrêté dans cette dernière ville, l'an 58 de l'ère vulgaire.
Personne aujourd'hui ne doute que Castro, capitale de l'île de Mételin, qu'on appelait autrefois Lesbos, n'ait été bâtie sur les ruines de Mytilène ; aussi n'y voit-on que bouts de colonnes, la plupart de marbre blanc, quelques-uns gris-cendré, et d'autres de granit. Il y a des colonnes cannelées en ligne droite, d'autres en spirale ; quelques-unes sont ovales, relevées de plates-bandes, comme celles du temple de Délos ; mais celles de Mytilène ne sont pas cannelées sur les côtés. Enfin, il n'est pas croyable combien dans les ruines dont nous parlons, il restait encore au commencement de ce siècle, de chapiteaux, de frises, de pié-destaux, et de bout d'inscriptions. Voyez METELIN, voyez LESBOS ; car tout ce qui appartient à la Grèce, et sous les noms anciens ou modernes, doit intéresser notre curiosité. (D.J.)
